kinesthésique

écriture-son-

lundi 30 novembre 2009

la chaussette fugueuse

Mademoiselle T. mettait toujours un temps précis à se préparer avant d'aller travailler. De nature émotive, anxieuse et perfectionniste, elle considérait plus ou moins consciemment la sortie de son chez elle comme une prise de risque, le début d'une aventure dangereuse, une exposition à tous les vents, gens, regards désaprobateurs, intempéries climatiques. Toute pièce d'étoffe qu'elle mettait au matin était choisie avec précaution. La superposition des pulls, t shirts était calculée en fonction du trajet qu'elle ferait : rame de métro surchauffée, possibilité d'enlever une des couches, de rajouter un foulard pour la sortie. Mademoiselle T. était une force de la nature. Son corps, délié, athlétique, dégageait quelque chose d'équin. Grande pour une femme, dotée de muscles longs, nerveux et harmonieux, elle était aussi pulpeuse et féminine. De l'extérieur, nul n'aurait pu croire à sa vulnérabilité. Elle était altière, dans sa démarche comme dans son port de tête, et ce contraste entre ce capital inné et l'effriabilité de son intérieur, était la cause de malentendus fréquents : les gens percevaient son enveloppe extérieure et leurs réactions s'y adaptaient, y répondaient. Elle attirait les hommes. Ils voyaient en elle une fière amazone, un peu sauvage. Elle avait mis du temps à comprendre ceci. Elle avait d'abord reçu ces signes de la gent masculine avec perplexité, sans y croire; puis elle avait compris le quiproquo qui se jouait, et cela la renfermait davantage, la reléguant à cette sensibilité incomprise, non prise en compte, et que parfois elle renonçait à exprimer.

En rentrant dans le wagon du métro de la ligne 11, elle sentit quelque chose de désagréable au niveau de la bordure supérieure de sa botte. La raison pour laquelle Mademoiselle T. portait des bottes était facile à comprendre: prenant son pied, tenant sa cheville et enveloppant ses mollets (elle était aussi frileuse au sens strictement physique du terme), la botte était son alliée, sa protectrice, comme un morceau d'armure à proposer face à l'environnement mouvant, tourbillonnant des quais de métro, escaliers de RER, escalators, coups de vents inattendus, piétinements probables. Habituée à ressentir la moindre chose de façon décuplée, ce petit désagrément retint immédiatement son attention et elle chercha à se l'expliquer.

Elle sentait la peau nue de son mollet gauche, et uniquement celui –ci, comme irritée, méchamment frottée, à chaque pas qu’elle faisait. Parvenue à sa station d’arrivée, elle entreprit de marcher sans changer quoi que ce soit à sa démarche, comme si ce déni avait suffi à supprimer ladite sensation. Comme souvent, elle avait cette impression de double vie ; une vie épidermique, extérieure, presque objective, faite des actions qu’elle posait parmi les gens, qui voyaient ses actions, en faisaient d’autres-un ballet d’actions neutres, anesthésiées, faciles, qui s’enchaînaient sans aucune douleur, sans jugement, sans sensations. Et puis cette vie souterraine, la seule qui comptât pour elle, la seule qu’elle trouvât réelle, car celle-ci la dominait entièrement : le monde confus de ses sensations labiles et intenses, toujours instables, à chaque minute renouvelées, perturbantes et toujours désespérément là. Non, elle ne pouvait décemment pas fuir plus longtemps cette sensation d’écorchement, de mollet gratté sans rien faire. Elle posa sa longue jambe sur un banc, au prix d’un immense effort, non pas physique mais intellectuel. Mademoiselle T. voulait que sa présence soit discrète et forte : remarquée, mais dans la finesse ; elle détestait « se faire remarquer » par des actes sortant avec excès de la ligne harmonieuse des mouvements de la foule : pas régulier, presque rythmique ; main dans les cheveux, main portée à l’oreille pour téléphoner, écharpe remise en place. Dans le cas présent, les gens forcément s’interrogeraient, leur regard serait arrêté par cette aspérité, cette rupture de l’harmonie fluide de la foule qui descendait le large trottoir de l’avenue. Mais qu’importe : la sensation de grattement était plus forte. Mademoiselle T. vit que son mi- bas – à l’intérieur de ses bottes, elle portait des mi-bas, ni trop fins, ni trop épais, remontés jusque sous le genou, pellicule chaude, douce et protectrice comme le sous pull est au pull. Seulement elle avait changé de marque, et le mi-bas de sa jambe gauche était redescendu, vaincu, presque jusqu’à la cheville. Elle réprima un mouvement de colère, réalisant son impuissance.  Avec une énergie inconsciente, elle tira le mi-bas vers le haut, d’un geste qu’elle voulut propre, net, et normal –Mademoiselle T. s’évertuait toujours à ce que ses gestes parussent normaux de l’extérieur, se sentant proprement monstrueuse, freaks, disparate, louche, bizarre, à l’intérieur- mais son geste trahit une violence mal contenue, rageuse. Elle fit quelques pas, hésitant entre le soulagement, qu’elle savait momentané, et l’anxiété, anticipant la seconde chute du bas. Qui ne se fit pas attendre. Des larmes commencèrent à lui monter aux yeux. Son esprit se mit à former des pensées hâtées, brusques, se bousculant aux portes de la raison afin de trouver la solution à son problème. Les muscles de son visage se raidirent. Les regards des passants lui parurent soudain méfiants, malveillants. Elle devait se protéger, trouver la sortie. Elle aperçut la façade du Monoprix. Ce fut un véritable apaisement. Déracinée (Mademoiselle T. n’était ni dans sa région d’origine, ni dans un lieu personnel, familier, mais au contraire, sur une avenue impersonnelle, sans ancrage, sans balise, et à vrai dire, elle errait emportée par son mouvement, et malgré le fait qu’elle se rendait à un endroit précis, on aurait pu dire qu’elle fuyait plutôt, tout en donnant l’impression de s’y rendre), elle avait peu à peu conçu un attachement, un amour presque, une dépendance sûrement, pour les différentes enseignes de supermarché. Elle les connaissait toutes, savait leurs différences, connaissait avec précision les avantages des unes et les inconvénients des autres. Et ce Monoprix, elle le savait, contenait la réponse à son problème. C’est d’un pas joyeux, d’une joie néanmoins un peu excessive, tendue, qu’elle entra dans le magasin. Elle se dirigea d’instinct vers le rayon qui l’intéressait (cette sorte d’instinct de survie l’étonnait souvent ; elle qui avait coutume de se fier à son raisonnement, de contrôler ses pensées et ses actes, lorsqu’elle était ainsi poussée dans ses retranchements, le mental escamoté, elle découvrait avec stupeur que quelque chose de plus puissant, d’imparable même, la guidait vers ses désirs les plus profonds sans qu’elle puisse se l’expliquer). Elle choisit les mi-bas nouveau concept, souples et résistants, en élastène de silicone, qui lui promettaient une tenue irréprochable. Elle respira. Sortit du magasin. Poussa la porte du hall du bâtiment de sa société. Sa journée normale pouvait commencer.

Posté par kinesthesique à 11:19 - La Rue - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 2 novembre 2009

jour bleu

Il pleut. Je zappe sur le net, confite dans mes trois pulls. Le moindre mouvement déplace l'air froid et me frissonne le corps entier. J''écoute Tiny Vipers. J' ai pas la grippe, j'ai la mélancolique.

Posté par kinesthesique à 13:36 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 1 novembre 2009

Posté par kinesthesique à 11:26 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

fin de phase

Ce matin, c'est la Toussaint, il pleut, le vent souffle en rafales. Les femmes sans âge vont pouvoir sortir la polaire rouge et le pantacourt pour aller se promener à la plage après le cimetière et avant le café quatre quarts. Je mettrai mon bikini fétiche, qui a affronté Majorque, Marseille, les Buttes Chaumont et Brignogan, pour aller faire un bain de toussaint. Elle est à 14/15, mais merde, s'arrêter à fin octobre, ça fait moins classe. Semaine terrible : course à pied quotidienne, bains de mer, de la dune, du soleil et des mouettes, des sorties chez des gens, un ciné, un Hadyn en quatuor à cordes, une désintox msn, pas de déprime sur mon célibat et ma vie ratée, pas encore ratée finalement, pas de boulimie intempestive, ex maintenu à distance, sensation naissante d'existence individuelle, impression de relative liberté. Moi qui ai lu un seul livre en 5 ans depuis ma dépression post agreg, j'ai lu 4 pages d'Italo Calvino hier avant de m'endormir, et j'ai pris des photos de moi, maquillée, puis démaquillée,notant une indulgence toute nouvelle dans l'examen des dernières. Oh je vous entends mesquiner (enfin pas vous; le lecteur qui n'aime pas les blogs narcissiques, reflets pitoyables d'existences médiocres (ça me fait toujours marrer...nos existences sont la plupart du temps médiocres, sauf à de rares moments où nous nous transcendons, et je vois pas pourquoi on devrait se mortifier et s'en vouloir). Il n'y a pas de petite victoire, hein. (je vous jure, je trouve ça génial).  Pour un peu je pourrais dire que je vais bien, sans cette bizarre superstition qui fait péter les chateaux de sables une fois que l'ouvrage est contemplé. (ça viendrait pas de mon terminator de frère, cthistoire?)  Je vais donc m'en tenir  à je me retape. Entendu dans "le dernier pour la route", beau film avec François Cluzet: tout part en sucette, si j'ai pas le pouvoir de sauver le Pakistan, j'ai le devoir de me sauver. Je milite donc ici humblement (mais fièrement) pour le confort personnel, le plaisir futile, la fuite par le rêve, le chat sur les genoux, la douche brûlante, le déo à la vanille, et tant pis pour le réchauffement climatique, de toute façon j'aime avoir chaud. Une bretonne parisienne s'est tuée au Cap Fréhel vendredi, en remettant son appareil photo dans son sac banane, elle a perdu l'équilibre, chute de la falaise. On va mourir, on sait pas quand. Il est temps que je sois heureuse, et je m'en fous comment et si c'est pas correct. Take Care everyone.

Posté par kinesthesique à 10:22 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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